samedi 1 juin 2013

Il n'y a pas de grande personne




"Vous êtes marrantes, toi et ta bande d'adulescentes".  (Alf, en rentrant, dans le métro, hier soir).

Le terme adulescence (contraction d’adulte et d'adolescence) (de l'anglais kidult), désigne le prolongement de l’adolescence en dépit de l’entrée dans l’âge adulte. « Ce sont les adultes qui tentent de s'identifier aux adolescents et non l'inverse ».

Moi et ma bande d'adulescentes, donc.
De qui parle t-il ? De moi, de Lady V, de Fleur, de BB. De mes cousins. De mes amis, de mes proches, qu'il a croisés mais qu'il ne connaît pas vraiment. 
Ce n'était pas un jugement de valeur, par ailleurs : Alf est lui-même un Tanguy notoire, qui, à 30 ans, commence tout juste à travailler, vit en coloc' en banlieue avec un pote avec qui il mange des pizzas et joue à la console, se fait payer ses fringues par sa grand-mère et rentre régulièrement dormir chez sa mère à Paris quand il y passe la soirée. 
 
Pourquoi "adulescente" ? Pourquoi moi plus que lui ?

Il m'a dit ça hier soir.
Le jour même, il avait fait un tableau pour me prouver que je représentais l'âge médian de la salle des profs. Il y a en effet 33 profs au collège : 16 d'entre eux sont plus vieux que moi, les 16 autres sont plus jeunes. Je suis pile au milieu, "entre deux âges".
(Quand je vous disais qu'on n'envoyait que des petits jeunes dans le 93, je ne vous mentais pas : la moitié des profs ont moins de 31,5 ans, c'est quand même pas bien vieux).
Pour arriver à cette conclusion, il a demandé leur âge à tous les profs : il s'est en effet avéré que beaucoup d'entre eux étaient plus jeunes que moi, même les jeunes mères de famille mariées-deux enfants avec quelques cheveux blancs, que je croyais être plus âgées.
(Pour achever de me contrarier, une petite sixième m'a demandé si j'avais un chat, question certes anodine mais qui m'a fait rire jaune : j'ai l'air d'une vieille fille à ce point ?!).

Fleur, Gigi, cette image est pour vous :)

Je suis en effet la plus vieille des plus jeunes - si cela a un sens.
Les profs de mon âge sont "installés", et je ne suis amie qu'avec les plus jeunes, dont l'âge tourne autour de 28 ans, et qui sont, d'ailleurs, eux aussi assez nombreux à vivre à deux.
Moi : T'es chiant, tu viens jamais boire des coups avec nous !
Isidor : La vie de couple !
Doit-on en conclure pour autant que je ne suis pas adulte ? Ou une moitié d'adulte, une semi-adulte, une pseudo-adulte, une adulte attardée ?
Est-ce que c'est parce que je ne suis pas en couple ?
Parce que je ne suis pas mère ?
Parce que je sors le soir ?
Parce que j'aime Toy Story ?

Alf est déjà venu chez moi. Il me connaît. 
Il sait que, chez moi, j'ai un Monsieur Patate, un Kiki, une vieille K7 de Mylène Farmer. Il sait que j'ai gardé tous les petits livres de mon enfance. Il sait que mes photos de profil Facebook sont parfois des images de Mimi Cracra ou de Caroline à la mer. Il sait que j'aime manger des Chocapic en pyjama en regardant des séries, que j'aime les soirées déguisées, les chouquettes, les Kinder. Il m'a aidée à construire des petits avions en plastique en salle des profs à Pâques. Il sait que j'aime jouer. Au Pictionary. Au Cluedo. Il sait que je voue un certain culte à l'enfance, à mon enfance surtout, et que je connais tous les Walt Disney par coeur. Il m'a observée, amusé, pousser des petits cris en regardant Ratatouille, avant de me souffler, attendri : "Bayane, tu es une enfant". 

C'est pour ça que je suis une adulescente ? Parce que j'ai la nostalgie de l'enfance, parce que j'ai encore des plaisirs enfantins ? Peut-être. Mais on est nombreux, alors. Très très nombreux.
Et mes tantes de 60 ans, qui, l'été, jouent avec nous au loup garou, et relisent, toujours et encore, avec la même délectation, leurs vieux Véronique en Pension, ce sont elles-aussi des enfants ?

Ou bien est-ce que c'est parce que je me cherche ?
Vous pensez que les jeunes mères de famille en couple, elles ne se cherchent pas ?
Vous pensez que mon père de 60 ans, sous prétexte qu'il a de grands enfants et qu'il est propriétaire de son appartement, il ne se cherche plus ? 

"J’ai eu conscience de devenir adulte lorsque j’ai compris qu’il n’existe pas d’adulte. Les enfants vivent dans le mythe d’un âge adulte. Petite, je pensais moi aussi que je deviendrais une grande personne. Et je croyais que j’accéderais ce jour-là à toutes sortes de révélations que les enfants ignorent. Mais vers 17-18 ans, j’ai commencé à découvrir que les adultes étaient aussi démunis que moi".
(Amélie Nothomb)

Mon père m'a toujours dit qu'il avait encore vingt ans dans sa tête. (Je l'ai cru volontiers) (Mon père - que j'aime de tout mon coeur - est en effet, à bien des égards, diablement immature). (Il me semble parfois que ce n'est que dernièrement, passé cinquante-cinq ans, qu'il a vraiment grandi).
"Qu'est ce qu'un adulte ? Un enfant gonflé d’âge" (Simone de Beauvoir)

Je ne crois plus au Père Noël (ou si peu). Je vote. Je paye mon loyer. Je paye mes impôts. Je me lève le matin pour aller travailler. Il m'arrive de me noyer dans un verre d'eau, oui, parce que les responsabilités de la vie adulte me semblent parfois bien lourdes et angoissantes, mais je fais face. Et je m'occupe de moi-même, et des miens, qui s'occupent de moi en retour. Je ne suis ni plus ni moins adulte qu'une autre. Je pense même être bien moins immature que beaucoup.
Il en va de même pour mes amies.

Alors quoi ? Pourquoi serions-nous des "adulescentes" ?
C'est parce qu'on est célibataires, qu'on vit dans des studios, qu'on sort encore comme quand on avait vingt ans et qu'on rêve encore à "quand on sera grandes" ?
"Quand je serai grande". Je me rappelle distinctement avoir entendu BB et Lady V me le dire.
Parce que, comme tout le monde, on a intégré que les grandes personnes avaient un appartement à leur nom, un conjoint, des enfants. Une vie installée.
Mais ces gens-là sont-ils pour autant plus adultes, plus mûrs ? 
Mon père a rencontré ma mère à 20 ans, ils ont eu deux enfants, et vous pensez vraiment qu'ils ont cessé de se chercher dès l'instant qu'on est nés ? Qu'ils ont, du jour au lendemain, cessé d'avoir des doutes, des névroses, des complexes, d'être parfois immatures, colériques, égoïstes, de se comporter comme des cons et d'avoir peur comme des gamins ?


(pour être honnête, j'ai toujours été beaucoup plus émue par les jeunes parents que par les bébés)
(c'est eux, les plus attendrissants)


Les gens en couple ne sont pas plus adultes. Simplement, ils ont réalisé leurs rêves - du moins en partie, vu qu'ils ont trouvé l'amour - et ont cessé de se sentir incomplets. C'est pour cette raison qu'ils ont le sentiment d'avoir "trouvé la réponse". Parce qu'ils sont enfin sereins. Et tant mieux pour eux. Mais ça ne fait pas d'eux des êtres supérieurs.
C'est le serpent qui se mord la queue : si on cherche l'amour, c'est pour retrouver la sécurité affective de notre enfance, cet état de dépendance rassurant, ce confort, cette sérénité. Se mettre en couple, c'est, à bien des égards, retourner se planquer dans les jupes de sa mère.
Je ne le sais que trop bien : j'en rêve.
Or, jour après jour, je me gère seule.
BB, Fleur, moi, Chris, et toutes les autres, on se gère seules.
On n'est pas des gamines attardées. On est des warriors.

Pourtant, cette image de l'"adulescente" me poursuit.
Comme si mon célibat était une preuve d'immaturité.
J'ai, dernièrement, cessé de voir la Comtesse, justement pour cette raison : je ne supportais plus qu'elle me parle comme à une adolescente attardée, avec cette bienveillance condescendante qui me donnait envie de la gifler. 
Sous prétexte qu'elle était en couple, elle me traitait comme si elle avait atteint l'âge adulte avant moi, franchi une étape que, petite Peter Pan aveuglée, je me refusais à, ou étais incapable de, franchir. Comme si elle avait grandi, mûri, compris plus vite que moi et qu'elle allait m'expliquer.
Cette commisération suffisante me rendait folle.

Quand j'ai rencontré Viggo, Chris s'est inquiétée : 
- Eh, tu vas pas devenir comme ces filles en couple qui s'imaginent qu'elles ont tout compris et donnent des leçons de vie aux célibataires, dis ?
- Jamais, lui ai-je répondu. Je te le promets. 
Parce que grands dieux, de ces filles là, j'en ai soupé.

"Ca y est. Elle s'attaque à mon rapport aux mecs : "Tu te souviens dans Pretty Woman, quand Vivian dit qu'on la surnommait l'aimant à minables"... Et elle m'applique son propre cas, en plus... Et elle me parle de mon père... Je me crispe. 
- Ecoute, Catherine, depuis que toi et tes semblables avez lu Freud, vous avez l'oeil torve et la vision faussée. (...) On se fait analyser, c'est le dernier must-have, on analyse les autres, c'est du dernier casse-couille".
(Hell, Lolita Pille).

De quel droit certaines filles en couple se posent elles en aînée, en "conseillère", en psy, comme si mon célibat prouvait que je faisais quelque chose de travers, comme si le fait qu'elles aient trouvé l'amour prouvait qu'elles avaient compris quelque chose qui m'échappe ?
Comme si elles avaient le moindre mérite.
Regardez autour de vous, les filles : si vous n'étiez pas avec votre mec, y en a t-il beaucoup d'autres que vous voudriez épouser ? Non. Eh bien moi c'est pareil.
Elles ont eu de la chance, c'est tout. Moi aussi j'ai eu de la chance : pendant six ans. Et puis ça s'est fini. Et j'en aurai à nouveau, de la chance, un jour. En attendant je rame un peu, oui. Mais ça ne fait pas de moi une adolescente attardée.

Entendu la semaine dernière : "Il est super, ce mec. Je comprends vraiment pas pourquoi il est seul".
Eh oui, on peut être très bien, beau, intelligent, fin, cultivé, drôle, désireux de trouver l'amour, et seul.
Parce que c'est difficile de trouver quelqu'un qui nous convient.
Et non, l'amour, le mariage, le couple et les enfants n'arrivent pas comme une rétribution, une récompense faite aux femmes intelligentes et sages qui ont suffisamment travaillé sur elles-mêmes pour le mériter. La preuve en image :



Merci donc, si jamais vous le faites, de cesser de parler aux célibataires comme à vos petits neveux.
Voilà.

Sur ce, j'y vais. Ce soir, je vais chez des potes jouer à Mario Kart en chaussettes et manger des fraises Tagada sur le canapé en regardant des conneries à la télé. (Hum). (Soirée maturité).